
Journaliste allemand en panne d’inspiration, Philip Winter erre à travers les États-Unis, incapable d’écrire le moindre mot sur ce qu’il voit. Sur le chemin du retour vers l’Europe, il croise dans un aéroport une femme mystérieuse et sa jeune fille, Alice.
Suite à un imprévu, il se retrouve chargé d’accompagner l’enfant jusqu’aux Pays-Bas, où sa mère est censée les rejoindre. Mais à leur arrivée, personne ne les attend. Commence alors un voyage improvisé à travers l’Europe, fait de trajets incertains, de rencontres fugaces et de paysages en noir et blanc.
Au fil de cette errance, une relation inattendue se tisse entre l’homme désabusé et la petite fille, transformant leur périple en une quête à la fois intime et initiatique — où chacun, à sa manière, cherche sa place dans un monde qui semble lui échapper.
Il y a des films qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui capturent un état — une sensation diffuse, presque insaisissable. Alice dans les villes de Wim Wenders appartient clairement à la seconde catégorie.

Ici, le point de départ tient en quelques lignes : un journaliste paumé, une enfant confiée presque par hasard, une promesse bancale, et une mère qui disparaît dans le hors-champ. Mais réduire le film à ça, ce serait passer à côté de l’essentiel. Car ce que filme Wenders, ce n’est pas tant un voyage géographique qu’une dérive intérieure.
Philip Winter, le personnage principal, est un type vidé. Il traverse l’Amérique sans la voir, accumule des Polaroids comme pour prouver qu’il existe encore, mais reste incapable de produire du sens. En face, Alice est tout l’inverse : une présence brute, immédiate, presque dérangeante dans sa lucidité enfantine. Leur rencontre ne relève pas du cliché attendrissant — elle est plus rugueuse, plus silencieuse, parfois même inconfortable.
Le film avance comme eux : sans plan clair, sans urgence artificielle. On pourrait presque parler d’anti-road movie. Là où le genre promet habituellement une transformation spectaculaire, Wenders choisit la micro-variation. Rien ne change vraiment, et pourtant tout se déplace légèrement. Un regard. Une manière de répondre. Une tolérance nouvelle à la présence de l’autre.
Visuellement, le noir et blanc n’est pas un simple choix esthétique : il agit comme un filtre mental. Les paysages — qu’ils soient américains ou européens — semblent vidés de leur substance, comme si le monde lui-même avait perdu sa capacité à signifier quelque chose. On pense parfois à un carnet de voyage mélancolique, griffonné par quelqu’un qui ne sait plus très bien pourquoi il écrit.
Et puis il y a cette relation centrale, jamais surlignée, jamais forcée. Pas de grande déclaration, pas de moment cathartique. Juste deux solitudes qui apprennent à cohabiter. Alice n’est pas une “solution” pour Philip, et Philip n’est pas un “sauveur”. C’est précisément ce refus du schéma classique qui donne au film sa justesse.

Dans le fond, Alice dans les villes parle peut-être de ça : comment continuer à avancer quand le monde ne fait plus sens ? Et surtout, comment un lien — même fragile, même accidentel — peut suffire à remettre un peu de mouvement là où tout semblait figé.
Un film qui peut désarçonner, voire ennuyer si on attend un récit structuré. Mais pour peu qu’on accepte de se laisser porter, il révèle une poésie discrète, presque accidentelle. Une poésie du vide, en quelque sorte — et ce n’est pas si courant.

Alice dans les villes est un film qui refuse de te tenir la main.Pas de montée dramatique bien propre, pas de message martelé, pas de destination claire. Juste deux êtres qui avancent, parce qu’il faut bien avancer. Et quelque part entre deux gares, deux silences et trois photos Polaroid ratées, il se passe un truc. Pas spectaculaire, à peine visible, mais suffisamment réel pour fissurer la carapace. Wim Wenders ne cherche jamais à séduire
— il observe, il laisse traîner, il capte l’usure du monde et celle des gens qui le traversent. Et dans cette errance presque banale, il trouve une forme de vérité un peu crue : parfois, le sens ne revient pas. Mais la présence de l’autre, elle, peut suffire. Peut-être est il là le vrai voyage du film. Pas celui des kilomètres, mais celui qui te fait passer du vide complet… à un léger déplacement intérieur. Et si ça ne te parle pas ?
Alors tu verras juste un homme et une gamine rater un rendez-vous. Et quelque part, ce sera aussi une façon honnête de regarder le film.

