TONIGHT IS HEAVY

HELP (2)
quand la scène indépendante mondiale tente encore de croire au pouvoir des chansons
Trente ans après le mythique The Help Album de 1995, l’organisation humanitaire War Child remet le couvert avec HELP(2), gigantesque compilation caritative enregistrée dans l’urgence et la ferveur collective à Abbey Road Studios. Un projet pensé comme un miroir moderne de l’album original, mais aussi comme un constat : le monde n’a pas vraiment appris grand-chose depuis les années 90.
L’idée reste la même qu’à l’époque : réunir en un temps record une constellation d’artistes majeurs pour financer les actions de War Child auprès des enfants victimes des conflits armés. En 1995, en pleine guerre de Bosnie, le premier Help avait quelque chose d’unique et presque irréel : Oasis, Blur, Radiohead, Massive Attack ou encore Paul McCartney enregistrant des morceaux en une seule journée dans une sorte d’état d’urgence artistique permanent. Une photographie instantanée de la musique britannique à son sommet.
HELP(2) reprend exactement cette logique de laboratoire humain et musical. Sous la supervision du producteur James Ford, les sessions ont principalement eu lieu durant une semaine de novembre 2025. Le casting donne presque le vertige : Arctic Monkeys, Beth Gibbons, Depeche Mode, Pulp, Olivia Rodrigo, Fontaines D.C., Wet Leg, Black Country, New Road, King Krule, Sampha ou encore The Last Dinner Party se croisent dans une compilation qui ressemble parfois à une carte d’identité de la scène alternative actuelle.
Mais contrairement à beaucoup de compilations caritatives oubliées aussitôt sorties, HELP(2) essaie réellement d’exister comme album. Et c’est probablement là sa plus grande qualité. On sent une volonté de produire autre chose qu’une simple juxtaposition de noms prestigieux. L’ensemble possède une cohérence étrange, une mélancolie diffuse, un sentiment d’époque très marqué. Comme si tous ces artistes, malgré leurs styles opposés, partageaient désormais la même fatigue face au monde contemporain.
Le contexte géopolitique actuel pèse énormément sur le disque. Gaza, l’Ukraine, le Soudan, le Yémen ou encore les crises humanitaires permanentes traversent le projet en filigrane. Pourtant HELP(2) évite souvent le piège du discours militant frontal. L’album préfère l’inquiétude sourde, les morceaux suspendus, les collaborations improbables et les chansons hantées.
Il y a aussi quelque chose de fascinant dans ce dialogue entre générations. Voir Damon Albarn, Graham Coxon ou Jarvis Cocker côtoyer des artistes beaucoup plus récents donne parfois l’impression que l’indie britannique tente de transmettre un héritage avant qu’il ne disparaisse complètement. Une sorte de passage de témoin mélancolique entre les survivants de la britpop et une nouvelle scène plus anxieuse, plus éclatée, moins triomphante.

Musicalement, HELP(2) navigue entre post-punk élégant, folk spectral, pop orchestrale, expérimentations ambient et morceaux beaucoup plus abrasifs. Cette diversité aurait pu rendre l’ensemble indigeste. Curieusement, c’est l’inverse qui se produit : le disque ressemble à une immense radio nocturne captant l’état émotionnel du monde actuel.
Et puis il y a ce paradoxe touchant : malgré le cynisme ambiant, malgré l’impression générale d’épuisement culturel, des dizaines d’artistes continuent encore à croire qu’un album collectif peut servir à quelque chose. Peut-être pas changer le monde. Mais au moins rappeler qu’il existe encore des espaces où des gens différents acceptent de créer ensemble plutôt que de s’entretuer.
Parmi l’immense quantité de morceaux proposés par HELP(2), certains émergent immédiatement comme des évidences. D’autres demandent plusieurs écoutes avant de révéler toute leur force. Et puis il y a ces titres plus étranges, presque inconfortables, qui finissent par vous poursuivre longtemps après la fin de l’album.
C’est notamment le cas de “Opening Night” d’Arctic Monkeys. Le groupe d’Alex Turner semble ici évoluer dans une version encore plus nocturne et désabusée de lui-même. Le morceau possède cette élégance lasse devenue leur marque de fabrique depuis Tranquility Base Hotel & Casino, avec une instrumentation flottante, presque cinématographique. Rien d’immédiatement spectaculaire pourtant. Mais cette manière de faire monter une tension sourde, de laisser les silences respirer, donne au titre un parfum étrange de fin de fête. Une ouverture idéale pour un disque hanté par l’époque actuelle.
Autre moment suspendu : “Lilac Wine” par Arooj Aftab. Reprendre ce morceau de James Shelton reste un exercice périlleux tant la version de Jeff Buckley a écrasé l’imaginaire collectif dans les années 90. Beaucoup s’y seraient cassé les dents. Arooj Aftab choisit l’intelligence : elle ne cherche jamais à rivaliser frontalement avec Buckley. Elle transforme au contraire le morceau en une sorte de lamentation flottante, presque mystique. Sa voix semble surgir d’un autre espace, portée par une instrumentation minimale et spectrale. Là où Buckley exprimait une douleur romantique déchirante, Aftab propose quelque chose de plus ancien, de plus abstrait, presque méditatif. Une reprise magnifique.

Mais la véritable claque du disque, celle qui reste coincée dans un coin du cerveau, vient probablement de “Warning” de Cameron Winter. Et pour beaucoup — moi compris manifestement — il s’agit d’une découverte totale.
Le morceau est difficile. Réellement difficile. Les violons répétitifs et agressifs créent une sensation d’oppression immédiate. Le thème lui-même est pesant, inconfortable, presque anxiogène. On est loin d’un titre “agréable” ou facilement recommandable. Pourtant, il se passe quelque chose d’assez rare : cette tension permanente finit par devenir hypnotique. Le morceau plaque littéralement l’auditeur contre le mur.
Ce qui frappe surtout, c’est l’impression d’assister à quelque chose de profondément sincère, voire dangereux émotionnellement. Cameron Winter semble chanter depuis un endroit mental fragile, sans filtre protecteur. La répétition des cordes devient alors moins un gimmick musical qu’une forme d’obsession sonore, comme une pensée intrusive impossible à faire taire. Peu de morceaux récents donnent cette sensation physique d’inconfort tout en restant aussi fascinants.
Et c’est aussi là que HELP(2) devient passionnant : derrière les grands noms attendus se cachent des artistes capables de vous tomber dessus sans prévenir. Des morceaux imparfaits, rugueux parfois, mais qui rappellent qu’une compilation comme celle-ci peut encore servir à faire des découvertes marquantes plutôt qu’à simplement aligner des têtes d’affiche.

Prix : 24.99 € TTC version vinyle
Date de sortie : mars 2026
Tracklist :
- Opening Night by Arctic Monkeys & War Child Lyrics
- Flags by Damon Albarn, Grian Chatten, Kae Tempest & War Child Lyrics
- Strangers by Black Country, New Road & War Child Lyrics
- Let’s Do It Again! by The Last Dinner Party & War Child Lyrics
- Sunday Morning by Beth Gibbons & War Child Lyrics
- Lilac Wine by Arooj Aftab, Beck & War Child Lyrics
- The 343 Loop by King Krule & War Child Lyrics
- Universal Soldier by Depeche Mode & War Child Lyrics
- Helicopters by Ezra Collective, Greentea Peng & War Child Lyrics
- Nothing I Could Hide by Arlo Parks & War Child Lyrics
- Parasite by English Teacher, Graham Coxon & War Child Lyrics
- Say Yes by beabadoobee & War Child Lyrics
- Relive, Redie by Big Thief & War Child Lyrics
- Black Boys on Mopeds by Fontaines D.C. & War Child Lyrics
- Warning by Cameron Winter & War Child Lyrics
- Don’t Fight the Young by Young Fathers & War Child Lyrics
- Begging for Change by Pulp & War Child Lyrics
- Naboo by Sampha & War Child Lyrics
- Obvious by Wet Leg & War Child Lyrics
- When the War is Finally Done by Foals & War Child Lyrics
- Carried my girl by Bat for Lashes & War Child Lyrics
- Sunday Light by Anna Calvi, Nilüfer Yanya, Dove Ellis & War Child (Ft. Ellie Rowsell) Lyrics
- The Book of Love by Olivia Rodrigo & War Child Lyrics Acquiesce (Live from Wembley Stadium, 28 September ’25) by Oasis Lyrics
Label XL recordings
ASIN : B0GFX3XZ3Q

