Hommage au disparu

Un endroit qui ne voulait pas de vous

Ils étaient nombreux à ne jamais vouloir y remettre les pieds. Nous étions encore plus nombreux à ne jamais réussir à en sortir vraiment. O’BRADYZ n’était pas un bar. C’était une épreuve. Un rite de passage. Un endroit où l’on entrait par curiosité, et d’où l’on ressortait — parfois — grandi, souvent collant, et toujours un peu différent. Mal classé, mal compris, presque malveillant à première vue, l’établissement cultivait une hostilité artisanale que même les avis Google n’ont jamais réussi à pleinement retranscrire. Le patron, figure tutélaire oscillant entre le gardien de prison et le philosophe de comptoir sous acide, accueillait chaque client avec cette constance remarquable : celle de ne pas vraiment vouloir de lui.

Une expérience sensorielle complète (et douteuse)

Les tables collaient, pas un peu, pas occasionnellement, non — elles retenaient. Comme si chaque soirée passée ici refusait de vous laisser partir. Les toilettes, elles, semblaient directement raccordées à une faille glaciaire, oscillant autour des -10°C, avec une lumière sous minuterie si capricieuse qu’elle transformait chaque passage en expérience sensorielle proche du thriller. Mention spéciale aux serrures, dont le concept même de fonctionnement relevait davantage de la foi que de la mécanique. Et pourtant, entre deux extinctions lumineuses et un graffiti culte — Drunk Octopus Wants to Fight — trônant comme une déclaration de guerre existentielle, O’BRADYZ offrait mieux qu’un service : UNE AVENTURE

Au milieu de ce chaos organisé, une faune. Une vraie. FX, BIX le disparu au combat, le groupe des profs de maths spé (pas les moins bizarres), Paco la Cascade — noms qui résonnent encore comme des légendes de comptoir — sans oublier l’inoubliable, l’inénarrable, l’emblématique GABBIE HASS, apparition édentée et pourtant essentielle, figure spectrale et familière de ce théâtre improbable.

Même la nourriture participait à l’expérience: — « Il y a beaucoup de sable dans mon assiette. »
Une remarque, pas une plainte (pas tant que ça). Presque une dégustation hors normes.

Ici, on ne déplaçait pas les tables. On n’essayait même pas. D’abord parce que le règlement était clair : toute tentative était immédiatement sanctionnée par une expulsion aussi rapide que définitive. Ensuite, parce que chaque chaise pesait approximativement une tonne cinq, décourageant d’emblée toute velléité de réorganisation spatiale. Et pourtant… malgré tout cela — ou plutôt à cause de tout cela — O’BRADYZ était notre QG.

Et aujourd’hui, il est tombé.

Le chapeau, la faute, la sentence

Alors oui, comme toutes les légendes, O’BRADYZ avait ses fautes. Ses petites trahisons, ses moments de bravoure malavisée. L’un de nous, un soir où l’intelligence collective avait pris congé, était reparti avec un chapeau melon accroché au mur. Un trophée, un symbole (j’entends encore les hurlements du patron dans la nuit profonde : « hé ho ! le melon du vieux !! » qui était ce vieux ? va savoir, ceci également est dans la légende qui englobe l’endroit) . Une conquête inutile mais essentielle. Nous avions paradé avec dans Strasbourg, comme si nous venions de dérober une relique sacrée à un temple oublié. Évidemment, nous l’avons perdu. La fois suivante, la sentence fut immédiate : le patron, bras armé d’un balai, nous chassa devant témoins, sans colère excessive, mais avec cette rigueur presque morale qui le caractérisait. Une justice d’un autre temps. Une justice d’O’BRADYZ.

Le bar était souvent vide. Vide comme un refuge, comme un secret trop bien gardé. Quelques habitués, toujours les mêmes silhouettes, et puis ces âmes de passage — musiciens échappés du Palais des Congrès, voyageurs ou touristes égarés, curieux mal informés. Ce vide donnait au lieu quelque chose d’intime, presque domestique. On n’y allait pas pour être vu. On y allait pour être. Et puis, parfois, sans prévenir, la foule. Les soirs de match surtout. Alors le décor changeait sans vraiment changer. Les anciens — certains semblaient avoir connu plusieurs guerres, voire plusieurs siècles — se mettaient en rang, côte à côte, face à l’écran géant. Dentiers en place, regards fixes, ils commentaient le match dans un alsacien dense, compact, impénétrable, comme une langue morte encore vivante

Nous leur cédions notre place. Pas par obligation, par évidence. Nous étions derrière eux, derrière leurs cheveux blancs et leurs calvities, comme des héritiers provisoires d’un monde qui ne nous appartenait pas encore. Et lorsqu’une jolie fille franchissait la porte… le doute s’installait immédiatement. Erreur ? Égarement ? Pari perdu? Sa présence relevait de l’anomalie statistique. Elle ne restait jamais longtemps. O’BRADYZ n’était pas un endroit pour séduire. C’était un endroit pour rester. Nu, au sens symbolique comme au sens social. Même les repas semblaient participer à cette logique étrange. Il y eut cette période de la cuisinière dite « à cul de poney », selon les mots du patron — une appellation dont la poésie nous échappe encore — où les plats avaient au moins le mérite d’exister.

Puis il y eut pire. Ils disparurent. Restèrent les souvenirs. Bruno, et sa dévotion absolue au burger, artisan monomaniaque d’un idéal simple. Ce serveur qui reniflait en continu, comme s’il cherchait à capter une vérité invisible dans l’air. Juliette, surtout. Douce exception dans ce monde rugueux, présence lumineuse que même les murs semblaient respecter. Et puis il y avait elle. La Walkyrie. La nazie. Sortie tout droit d’un film de Tarantino, mais passée par une version alternative, plus brute, plus… germanique, teutonnes jusqu’au bout des tétons. Une autorité sans appel. Une voix qui claquait : — « Asseyez-vous là ! » Et l’on s’asseyait. Pas par peur. Pas vraiment, mais par adhésion à l’absurde. Car O’BRADYZ, au fond, n’était pas un lieu que l’on comprenait. C’était un lieu que l’on acceptait. Et c’est peut-être pour cela qu’il nous manque autant.

Sébastien R. homme de légende

Pour finir il y avait Sébastien R. Pas un serveur. Pas vraiment un patron, Sébastien, c’était une fonction. Une anomalie centrale.
Une pierre angulaire posée de travers, mais sans laquelle tout se serait effondré. Un improbable mélange entre Jean-Pierre Marielle mais une version brute, alsacienne du nord, taillée dans le réel, avec cette voix, cette présence, cette manière d’exister sans jamais vraiment s’expliquer, et un poète philosophe perdu quelque part dans un monde qu’il n’a pas cherché à atteindre. Seb. Celui qui t’arnaquait sur l’addition un soir — sans honte, sans détour — et qui, le lendemain, t’alignait des tournées de rhum comme s’il réglait une dette invisible, qui dépassait de loin le résultat mathématique de la veille. Aucune logique. Aucune cohérence. Seulement des instants. Haaaa, ces « moments BRADYZ ». Ses chants, ses obsessions, ses vérités absurdes devenues sacrées.

Les hymnes à Dembélé, hurlés avec une conviction qui défiait toute analyse — l’histoire retiendra, avec une ironie parfaite, que sa tête de turc devint un jour ballon d’or. Ses « TSAAC, TSAAC !!! » Ses « le chinois nous a tué » Des phrases jetées comme des bouteilles à la mer, que nous avons ramassées sans jamais vraiment chercher à les comprendre. Et puis ces lendemains. Ces matins trop clairs, où la vie reprenait ses droits trop vite, trop violemment. Et au milieu de la rue, soudain, sa voix. Depuis un balcon. Toujours un peu au-dessus. Toujours ailleurs. — « Etalors Monaco ? … MOOOnaccooo ? » Les regards qui se tournent (parfois de nos propres enfants). La honte douce. Le sourire impossible à retenir.

Sébastien, où que tu sois désormais… Tu as été bien plus qu’un visage dans un bar. Tu as été une époque. Et à travers toi, c’est tout O’BRADYZ qui respirait. Tout ce chaos, toute cette chaleur, toute cette absurdité magnifique. Nous avons cru, naïvement, que cela durerait toujours. Que ces murs collants, ces voix, ces rires, ces colères… resteraient là, à nous attendre. Mais les lieux comme les hommes disparaissent. Et ce qu’ils laissent derrière eux n’est ni propre, ni net, ni ordonné. C’est mieux que ça. C’est vivant. Alors oui : O’BRADYZ est tombé. Notre QG. Notre refuge. Notre absurdité organisée. Mais quelque part, dans une rue, dans un souvenir, dans un éclat de rire un peu trop fort, il suffit parfois d’un mot, d’un regard, d’un silence… Pour que tout revienne. Et pour que, l’espace d’un instant, rien ne soit vraiment terminé. Parce qu’au fond… Les lieux meurent., les moments, eux, insistent. Alors les moments BRADYZ, messieurs dames, vous pensez bien que ceux-ci sont éternels.

TSAC TSAC !

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