A LA RECHERCHE DU RADE PERDU 1er épisode

7–11 minutes

Le miracle discret des gens ordinaires

Parfois, j’ai comme un goût de déodorant de chiotte dans la bouche quand je pense à l’humanité.
Un mélange d’aérosol bas de gamme, de rame de tram bondée à 7h42 et de commentaire LinkedIn rédigé par un manager qui “voit des opportunités dans chaque crise”. Une sensation persistante. Collante. Presque chimique. Hier pourtant, seul dans un pub que je fréquente nouvellement depuis la fermeture de mon rade favori (*), attendant un pote qui ne se pointait évidemment pas — parce que les gens ne se pointent plus, ils “gèrent des imprévus” — je lisais vaguement des poèmes de Charles Bukowski en accompagnant ma résignation d’une pinte d’IPA fraîche. Le genre de soirée suspendue où l’on observe le monde sans avoir la force d’y participer vraiment. Le genre de moment où tu regardes la mousse descendre le long du verre avec plus d’attention que ton propre avenir. Autour de moi, ça parlait fort. Comme toujours dans les pubs modernes, chacun semble vouloir gagner un concours invisible de présence sonore. On ne discute plus : on performe socialement. On projette sa personnalité comme un influenceur en séminaire de cohésion.

C’EST PAS MA GUERRE

À la table d’à côté, un groupe de trois gars. Enfin “un groupe”… disons plutôt une coalition improbable sortie d’un DLC oublié des années 80. L’un d’eux, ça faisait déjà plusieurs fois que je le voyais dans ce pub. Impossible à rater. Le type était habillé comme un ancien des forces spéciales revenu de tout sauf de sa garde-robe. Béret vert, veste militaire impeccable, posture droite malgré les années, regard lointain de mec qui a probablement déjà traversé un fleuve en feu avec un couteau entre les dents, assis face à la porte d’entrée pour intervenir si besoin. Tu prends le colonel Trautmann dans First Blood, tu enlèves le budget hollywoodien, tu rajoutes deux IPA artisanales et un abonnement à la pêche en rivière, et tu obtenais ce bonhomme. Attention hein : pas le colonel sec et éditorialiste qu’on voit aujourd’hui débiter des analyses géopolitiques entre deux pubs pour monte-escaliers. Non. Le vrai Trautmann d’action. Celui qui débarque dans la jungle en disant : “Je viens chercher mon homme.” Le mec respirait la “force tranquille à la retraite”. Tu sentais qu’il pouvait autant t’expliquer comment réparer un alternateur de Jeep que survivre trois semaines sous la pluie avec une boîte de sardines et une lampe frontale. À côté de lui : une petite victime soumise. Un gars voûté, banal au possible, qui hochait la tête toutes les huit secondes avec une application presque professionnelle. Sa fonction sociale semblait être d’approuver l’existence même du colonel. Il me faisait immédiatement penser à Donny dans The Big Lebowski, joué par Steve Buscemi. Le type qui est là sans être vraiment là. Celui qui participe à la conversation comme un PNJ poli.

Le colonel parlait. Donny opinait. L’univers restait stable. Alors forcément, comme je ne savais pas s’ils étaient en train de préparer une opération clandestine pour aller libérer John Rambo dans un camp vietnamien oublié — “Tiens bon Jooooohn… putain c’était pas ta guerre…” —
Impossible de résister. Mon cerveau s’était déjà assis à leur table avant même que je m’en rende compte.
Ces dialogues-là m’attirent comme les décolletés au printemps. C’est plus fort que moi. Mon cerveau veut savoir. Et puis il y avait le troisième. Debout près de la table, immense tignasse, maigreur presque mystique, silhouette nerveuse de guitariste underground ayant perdu dix combats contre le sommeil. Le genre de type qu’on imagine capable de citer un obscur groupe post-punk slovène pendant qu’il roule une cigarette. Depuis le début, il ne disait pas un mot. Il regardait le colonel parler avec une intensité étrange, pendant que Donny hochait la tête comme un petit chien arrière de voiture sur une plage arrière en 1994. Le dialogue semblait clairement se jouer entre le colonel et le chevelu. Enfin “dialogue”… pour l’instant, c’était surtout un monologue militaire supervisé par un témoin capillaire silencieux et un assistant administratif du hochement de tête. Et moi, au milieu de tout ça, avec Charles Bukowski ouvert devant moi sans que je lise une ligne depuis dix minutes, je sentais doucement monter cette sensation rare : la certitude que quelque chose d’absurde et profondément humain allait forcément sortir de cette table.

BRING ON THE NIGHT

Bien m’en a pris. Parce que rien — absolument rien — ne me préparait au dialogue qui a suivi. Sous du The Police période pré années 80, époque encore nerveuse et vaguement punk (je vous le rajoute pour l’ambiance) , le colonel et le grand maigre ont commencé à discuter avec une intensité culturelle totalement disproportionnée par rapport au décor. Le chevelu surtout. Debout comme un vieux prophète sous amphétamines, il déroulait des biographies d’auteurs underground avec une précision effrayante, enchaînait naturellement sur les collections de la Éditions Gallimard et la Pléiade, bifurquait vers les dieux grecs sans prendre de respiration, puis partait dans une allégorie enflammée et extrêmement documentée sur Raphaël (bien évidemment pas le mauvais chanteur français). Le mec parlait comme si toute sa vie n’avait été qu’une gigantesque note de bas de page. Et puis soudain, virage brutal : les archéologues étaient apparemment de vrais fils de p***.

Alors là attention, il avait du dossier et il en avait gros sur la patate. Le genre de colère spécialisée qui ne s’invente pas, et rancunier le bougre! Le mec avait visiblement fait des fouilles, connu des gens du milieu, enterré des rancœurs dans plusieurs couches stratigraphiques.

PUTAIN DE PROFESSEUR JONES

D’ailleurs, si parmi vous se cachent des archéologues, sachez qu’il semblait disposer d’un argumentaire colossal contre votre profession. Je peux probablement servir d’intermédiaire. Laissez un mail à l’admin, on organisera peut-être un débat sous surveillance préfectorale. Toujours est-il que la vallée du Nil n’avait manifestement aucun secret pour lui. Le type parlait de l’Égypte antique comme moi je parle des kebabs ouverts après 23 heures à Strasbourg. Et là, miracle statistique : j’ai entendu quelqu’un citer Hérodote dans un pub. À ce moment précis, même ma pinte semblait suspendue dans le temps. Et Donny ? Donny aussi a voulu participer. Il s’est mis à citer des trucs, mais c’était Tonton David le philosophe en question, et les deux autres ont même pas esquissé le début d’un sourire, Il en parlait comme d’un penseur majeur de notre temps. (je vous l’ai rajouté également pour les quotas toussa mais c’est dispensable)

Puis, sans aucune transition logique, Donny a fini par annoncer calmement qu’il était complotiste. Comme ça. Déposé sur la table comme on dirait : “Je vais reprendre des frites.” À cet instant précis, il ne manquait plus que la silhouette massive de John Goodman surgissant derrière le comptoir pour hurler : “Ta gueule Donny !” et j’étais officiellement coincé dans le film des frères Coen. Donny a finalement abandonné la conversation quand les deux autres ont commencé à débattre de la composition du granit du Machu Picchu. Je ne sais toujours pas pourquoi, mais avant de décrocher complètement, il a juste murmuré : “Moi j’étais au lycée Kléber…” Je ne savais pas si c’était ironique, un argument d’autorité ou un véritable appel à l’aide. Mais les deux autres étaient déjà repartis dans leur léthargie culturelle cosmique. Ça planait haut. Très haut. Pendant que mon bouquin servait essentiellement d’alibi intellectuel, je regardais cette table improbable avec la fascination d’un ethnologue tombé sur une tribu oubliée : trois types sortis de nulle part, dans un pub banal, capables de passer de Rambo à Hérodote, des paras à Raphaël, du Nil au Machu Picchu, de Tonton David au complotisme lunaire, le tout sans qu’aucune phrase ne semble réellement incompatible avec la précédente. Et je me suis surpris à penser un truc très étrange :

« finalement, l’humanité est peut-être sauvable uniquement grâce aux conversations absurdes des gens un peu fêlés. »

Post-scriptum 1

Mon pote a fini par arriver. Avec ce timing magnifique propre aux amis de longue date : suffisamment en retard pour ruiner un moment historique, mais suffisamment attachant pour qu’on ne puisse pas vraiment lui en vouloir. J’ai donc dû me refocaliser sur une conversation normale ( ou approximativement), abandonnant malgré moi le colonel Trautmann, Donny et le grand prêtre égyptologue capillaire à leur destinée commune. Je n’ai pas vu leur sortie. Et honnêtement, ça me hante un peu. Parce qu’un trio pareil ne peut pas quitter un pub normalement. Il a forcément dû se passer quelque chose : un débat sur les Sumériens sur le trottoir, une disparition dans le brouillard, une vieille Jeep qui démarre au loin, ou Donny abandonné devant un kebab pendant que les deux autres partaient discuter de Byzance dans la nuit. Je ne saurai jamais.

Post-scriptum 2

Je suis rentré difficilement. Très difficilement même. Déjà parce qu’il y avait un vent à décorner les bœufs, celui qui te fait marcher de travers comme un figurant secondaire dans un drame social britannique. Ensuite parce que je transportais un colis FNAC d’environ dix kilos sous le bras. Je ne sais plus exactement ce qu’il y avait dedans. Probablement des livres beaucoup trop épais achetés dans un élan d’optimisme intellectuel que je regretterai au moment de les déplacer. Et enfin parce que, détail non négligeable, j’avais probablement dépassé la dizaine de pintes. Ce qui transforme automatiquement chaque passage piéton en épreuve de Koh-Lanta. Mais malgré tout ça, une certitude s’imposait dans mon esprit embrumé : ce pub venait officiellement d’entrer dans la catégorie “à développer”. Et ça, croyez-moi, c’est une distinction rare.

Post-scriptum 3


En plus la serveuse est sympa et les frites sont excellentes. Ce qui, dans une civilisation en lente désagrégation morale et culturelle, reste malgré tout un socle extrêmement solide sur lequel reconstruire un peu d’espoir.

WHAT-THE-FUCK-O-METER

Putain d’Hérodote, il a (encore) raison ce con…

Et vous? racontez nous vos rencontres improbables de ce type dans des zones négatives de l’humanité. enfin je veux dire de… « l’Humanité, messieurs dames, l’Humanité! »

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